Way Of Life

26 Septembre 2020

Messieurs, pourquoi se sentir obligé de payer au resto ?

Messieurs, pourquoi se sentir obligé de payer au resto ?

A l’heure où les femmes en Tunisie sont plus indépendantes que jamais, un phénomène pourtant persiste : au restaurant, l’addition est 99% du temps réglée par la gent masculine. Dans le cadre amoureux cela pourrait se comprendre mais cela se produit quelle que soit la relation liant les protagonistes. Tendance de fond preuve d’une galanterie persistante à l’égard des femmes ou expression d’une société patriarcale faisant de la résistance ? Véritable choix ou obligation sociale pour les hommes ? Hoa a mené l’enquête pour vous. 

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Il y a encore une décennie la question de « qui doit payer au restaurant » n’en était même pas une. C’était alors très simple : l’homme payait et c’est tout. Celui qui s’aventurait à opter pour un moitié/moitié était, dans le meilleur des cas, catalogué comme un radin. Mais aujourd’hui, les choses sont moins simples qu’il n’y paraît, surtout pour les plus jeunes. Les femmes, qu’elles soient de possibles conquêtes ou de simples amies, sont en effet de plus en plus nombreuses à proposer de payer « leur part ». Certains saisissent la balle au bond, mais en paient parfois les conséquences, quand d’autres n’osent pas aller à l’encontre de l’ordre établi. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici. « Culturellement, en Tunisie, payer l’addition au restaurant relève du code masculin. En effet, l’homme affirme son pouvoir à travers l’aspect financier. C’est un véritable symbole de virilité. Les hommes "dominent" ainsi les femmes dans l’espace public. C’est nécessaire à l’accomplissement de leur masculinité », nous explique Samira Ayed, sociologue spécialiste de la question des genres et Maître de conférence à l’Université de Tunis El Manar. Un avis que partage Sami, 34 ans, architecte : « Payer au restaurant me semble normal, si je ne le faisais pas je ne me sentirais pas homme. C’est à nous de prendre soin des femmes. Je pense que nous sommes éduqués comme cela… Une fois, une amie a souhaité payer sa part, je l’ai laissé faire mais au final j’ai culpabilisé pendant des jours ! ». 

 

 

Les femmes victimes de la domination masculine, really ? 

 

De prime abord, en étant invitées au restaurant, les femmes sont donc de pauvres victimes de la domination masculine… Pas si élémentaire que ça mon chez Watson. Car si les hommes affirment leur domination en public en "imposant" leurs moyens financiers, les femmes sont des victimes consentantes. C’est en tout cas l’avis du sociologue Fouad Ghorbali : « Lorsqu’une femme accepte sans rechigner qu’un homme paie l’addition, elle a déjà élaboré dans sa tête une stratégie de micro-résistance. Alors que lui pense avoir le pouvoir, elle sait déjà sur quel autre terrain elle pourra s’affirmer. Il y a en réalité une forme de complaisance entre le dominé et le dominant ». Sans être très claire pour les principaux protagonistes, cette question du dominé/dominant est pourtant implicitement présente dans la tête de certaines femmes comme Hager, 25 ans, infirmière.

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« Lorsqu’un homme m’invite dans le cadre amoureux, il me semble évident qu’il paiera l’addition tout simplement par galanterie. En revanche, si c’est un ami, je trouve normal de payer l’addition. Ceci dit, je dois avouer que si un homme me propose pour un premier rendez-vous de faire moitié/moitié, je le mets immédiatement dans la catégorie des hommes avares et tout s’arrête là. Je considère cela comme un manque de considération». 

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Sphère publique/ sphère privée : l’envers du décor

Pour autant, la situation n’est pas binaire car à présent, ce sont les hommes qui pourraient passer pour les victimes de la cupidité féminine. Mais dans ce tableau, il faut faire preuve de mesure en distinguant la sphère publique de la sphère privée. Selon Fouad Ghorbali, une fois à l’abri des regards, les rapports sont plus équilibrés et ce système contribue à l’harmonie sociale entre hommes et femmes. « Les générations actuelles sont le fruit des réformes bourguibiennes qui en renforçant les droits des femmes ont mené à l’effondrement de la structure traditionnelle. Cela a créé des individus "ni, ni", c’est à dire ni modernes, ni traditionnels ». Les femmes tout aussi traditionnelles qu’elles puissent paraître en public sont donc souvent modernes dans leur approche familiale (lorsqu’elles travaillent) : loyer divisé en deux, prise en charge des courses, des dépenses liées à la famille ou tout simplement des factures. « Je paie toujours au restaurant mais je dois reconnaître que ma femme s’assume et paie les courses pour la maison quand moi je paie le loyer et les factures. Globalement c’est équilibré », explique Dali, 43 ans, technicien supérieur. D’autres comme Ameni, 31 ans, esthéticienne, opte pour une approche plus « rusée » afin de conforter l’égo de leur moitié en public : « Je gagne plus que mon mari donc quand nous sortons, je glisse discrètement à mon mari ce qui manque et c’est lui qui donne l’argent au serveur. Cela nous convient très bien à tous les deux ». 

 

Le changement est en marche...

Ces stratégies qui semblent encore relativement isolées sont quand même porteuses de changement. En effet, certains se rebiffent contre cet ordre établi et sont bien décidés à faire bouger les choses. En première ligne ? Les féministes. « Il s’agit pour elles de s’affirmer, souligne Samira Ayed,mais elles restent marginales…». Pour Fouad Ghorbali, le phénomène va encore plus loin lorsqu’il touche les milieux moins favorisés. « Nécessité faisant loi, dans les milieux relativement populaires, c’est simplement celui qui a de l’argent à l’instant T qui paie indépendamment de toute question de genre. Un phénomène que l’on n’observe pas du tout dans les milieux privilégiés ». Enfin, d’autres ont choisi de s’affranchir totalement des codes sociaux, comme Ali, 25 ans, entrepreneur : « Au début d’une relation je ne paie jamais car je ne veux pas de filles intéressées. Dès que nous avons passé le stade des premiers rendez-vous et que nous sommes "ensemble", je paie car ça me fait plaisir. Cela m’est complètement égal de passer pour un radin. Je n’ai rien à prouver ». Quant à Djamila, 27 ans, étudiante en médecine, elle considère que « c’est celui qui invite qui paie. Si le rendez-vous est à mon initiative je paie, si c’est à l’initiative de mon ami ou compagnon c’est lui qui paie. Je n’aime pas les prises de tête. Ça me semble juste normal ». Et Samira Ayed de conclure, « Derrière tout cela, il y a une question de pouvoir. Des changements sont perceptibles mais ils seront lents. C’est un mécanisme ancré dans notre culture, ce n’est pas parce que l’on décrète un changement qu’il se produit… ».


 A.S.S